Fermer l’œil de la nuit – Pauline Klein – Allia

À la rentrée 2010, nous avions surgir un petit OVNI portant le nom d’Alice Kahn, premier roman de Pauline Klein paru chez Allia. Un livre court, où l’usurpation était le maître-mot, la parodie d’existence d’une jeune femme qui prend place, pose, à l’insu des êtres et œuvres qu’elle côtoie, et s’invente une existence évanescente.

En cette rentrée, Allia publie le deuxième roman de cette jeune auteure, Fermer l’œil de la nuit. Et c’est encore cette écriture douce et violente, cette absence, ce besoin de retrouver une certaine consistance, qui hante ce recueil de touches d’ombres et de lumière. La narratrice anonyme est un personnage enfermé, à l’intérieur de son appartement et d’elle-même, d’où elle ne sort que très peu, et instaure des relations imaginaires et mouvantes avec des êtres-matricules : un demi-frère fantasmé, enfermé lui aussi par le décor carcéral, avec qui elle entretient une correspondance; ses voisins du dessus, un couple d’artistes qu’elle espionne de manière compulsive, avec qui elle joue à travers l’œilleton de sa porte.
Elle invente leur histoire d’amour, découvre le travail de l’homme, Claude Tissien, qui matérialise la chair décomposée en maître vampiriste et s’interroge sur ces notions qui forme une partie de l’art contemporain aujourd’hui. Qu’est-ce que créer, qui crée et pour qui ? Elle-même, dans sa manière de vivre d’autres vies à travers son enfermement, n’est-elle pas celle qui invente et renouvelle ?

C’est tout un cheminement de pensées sur le monde qui l’entoure, entamé avec Alice Kahn, que Pauline Klein continue de démanteler pour mieux le comprendre. À travers une écriture poétique et poétisée, elle offre de nouveau un ilot de douceur absurde et pourtant nécessaire en cette rentrée plus que jamais politique.

« J’ai construit des trous d’air, de l’espace, des zones de non-droit, des frontières entre les parties qui composent mon intérieur. J’ai plusieurs chambres, toutes roses et rouges, luisantes et fraîches, maintenues à température stable et dans lesquelles il fait toujours noir. On passe d’une pièce à l’autre en glissant dans des vaisseaux rutilants aux parois transparentes et à travers lesquelles on peut apercevoir la voie, ailleurs, sorte d’extérieur mouvant. Les différentes pièces de mon corps sont séparées par des limites et des mots, les effets de la réalité emmagasinés dans des parties que je ne contrôle pas. J’ai des souvenirs amoureux dans le fond de l’œil, des traces de violence qu’on a portées contre moi entre les omoplates, un baiser encore imprimé à l’intérieur de la cuisse, un son gravé derrière mon oreille… »

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Entre victimes et bourreaux…

… on trouve toujours des Personnages secondaires.

Tel est le titre et l’histoire du nouveau roman d’Alejandro Zambra à paraître aux éditions de l’Olivier (les deux précédents ouvrages étaient publiés chez Rivages) en cette rentrée littéraire. Un livre tout en nuances, qui s’écrit par touches successives et vaporeuses, celles d’une mémoire à moitié de la dictature Pinochet vécue par des enfants qui ne comprennent pas la page historique qu’ils sont en train de subir.
Le narrateur devenu adulte vogue entre sa vie de trentenaire, son amour, l’écriture et la littérature, par lesquelles il part à la recherche de ses souvenirs d’enfance.
À neuf ans, il acceptait de jouer l’agent secret pour une petite fille qui lui demandait de suivre son oncle, de noter ses allers-retours et de lui rendre compte de tout mouvement suspect. À trente, il tente d’écrire un nouveau roman, peut-être d’amour, peut-être de rien, mais plane encore l’ombre d’une enfance passée sous l’ombre de Pinochet où l’important était de se protéger de la lucidité. Schizophrènes par nécessité de survie, ces Personnages secondaires errent et tentent de reconstruire un futur en éclaircissant le passé.

« Apprendre à raconter sa propre histoire comme si ça ne faisait pas mal. Pour Claudia, c’était ça, grandir : apprendre à raconter sa propre histoire précisément, crûment. »

Mélancolique et désenchanté, Zambra crayonne des esquisses de sa génération avec l’art subtil de la distance. Anti-roman par excellence, ce livre est une grande réflexion sur l’écriture et son devoir de noter pour l’avenir, la reconstruction par l’inspiration, l’art comme seule échappatoire à la réalité de plomb. Une jolie histoire d’enfants, comme l’éditrice de littérature étrangère des éditions de l’Olivier s’attache à en publier (je me souviens de Justin Torres et de son si touchant Vie animale), d’enfants de travers, ballotés par l’Histoire, victimes sans l’être du sort qui leur est réservé.
Le reste n’est autre que littérature.

« Les parents abandonnent leurs enfants. Les enfants abandonnent leurs parents. Les parents protègent ou laissent sans protection, mais finissent toujours par laisser sans protection. Les enfants restent ou partent, mais finissent toujours par partir. Et tout est injuste, surtout le bruit des phrases, parce que nous aimons le langage et qu’il nous trouble, parce que, au fond, nous aimerions chanter ou du moins siffler un air, marcher sur un côté de la scène en sifflant un air. Nous voulons être des acteurs qui attendent patiemment leur tour d’entrer en scène. Et le public, ça fait longtemps qu’il est parti. »

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Tous les diamants du ciel ne suffiraient pas…

Voilà que le nouveau Claro arrive ! Évidemment, c’est une joie. Tous les diamants du ciel sort chez Actes Sud, lui aussi, au cours de cette rentrée littéraire.

Tous les diamants du ciel, qu’est-ce que c’est ?

Tous les diamants du ciel, c’est l’histoire d’Antoine, mitron à Pont-Saint-Esprit lorsqu’en 1951, survient l’épisode du « pain maudit« . C’est lui qui, le premier, va goûter cette fournée de pain et en ressentir les effets. La suite, nous la connaissons plus ou moins : très vite, toute la ville sombre dans la folie et les hallucinations, on interne les “malades”, ne sachant de quel mal ils souffrent vraiment. On imagine toutes sortes de raison à cette épidémie, l’ergotisme, une dégénérescence du seigle, puis un empoisonnement au mercure. Ce n’est que récemment qu’une nouvelle théorie a émergé, théorie impossible à vérifier mais qui impliquerait la CIA et des tests de LSD.
Ça, c’est l’Histoire.

Tous les diamants du ciel, c’est aussi l’histoire de Lucy, une jeune junkie qui fuit le domicile familial pour aller tenter sa chance à New York. Elle croise sur sa route Wen Kroy, inquiétant agent, qu’on imagine de la CIA, et qui va lui faire goûter aux délices d’une mystérieuse nouvelle drogue. Mais très vite, Lucy en sait un peu trop, du LSD, des expériences de la CIA, et doit fuir, d’abord vers la Californie et son Summer of love, puis vers Paris où elle débarque en 1969. Elle y ouvre un des premiers sex-shop baptisé Les Sept Délices.

Tous les diamants du ciel, c’est enfin l’histoire de la rencontre entre Antoine et Lucy, leur amour chaste, leur complicité tenue par les secrets qu’entourent leurs passés respectifs. Des errances d’Antoine qui s’est perdu au milieu de son siècle, de la surveillance omnisciente que Wen Kroy impose à Lucy, de la fuite, de la manipulation, de la sexualité qui envahit peu à peu l’Europe et de la « folie ».

« Une fois de plus Paris saignait, ses veines secouées par la fuite des phares. Des caillots vivants s’engouffraient dans des allées pour aller cracher leur foi provisoire, des mains étaient serrées et des substances échangées, une fille trépignait dans une cabine téléphonique, ses longues manches soudain inhumaines, des vitrines exhibaient leur lot de cadavres, et quelque part, au-dessus du goulot des rues, cette pâleur qui se voulait ciel, attente. »

Sur fond du légendaire sexe, drogue et rock’n’roll de la fin des années 60 et d’une écriture vorace, Tous les diamants du ciel est avant tout une expérience de lecture. Claro, dans une langue toujours nouvelle – sans cesse renouvelée, violente et poétique, se jouant des distorsions pour faire de son livre une drogue tout aussi puissante et hallucinatoire que le LSD, nous fait revivre un pan de l’Histoire, de la libération à l’aliénation.

Claro en lit un extrait :

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Bouche rouge sur fond noir.

Le 4 avril 2009, Jakuta Alikavazovic écrivait ces quelques mots sur son blog bien éphémère :
« Certains de mes amis le savent : je ferais n’importe quoi pour garder mes lunettes noires en intérieur.
L’unique raison d’être de ce blog est de les garder sur le visage dans des circonstances absurdes.
S’il y en avait une autre, ce serait d’apprendre au monde à prononcer mon nom.
Jakuta (Ya-Koo-Ta) Alikavazovic (comme ça s’écrit, j’en ai peur).
Ce n’est pas aussi effrayant qu’il y parait et, une fois qu’on s’y est fait, c’est un cri de guerre tout à fait acceptable. »

Et en effet, en cette rentrée littéraire, c’est un nom qu’il va falloir apprendre à retenir, si ce n’est pas encore fait. Parce qu’avec son nouveau livre, la Blonde et le bunker, aux éditions de l’Olivier, Jakuta Alikavazovic signe un roman d’une beauté écarlate.
Il faut dire – je l’ai déjà dit maintes fois – le travail de cette jeune écrivain obtient mes faveurs chaque fois, ou presque : son écriture, érudite et pourtant si limpide, son personnage de John Volstead qu’elle prend plaisir à tuer puisque c’est ici la deuxième fois qu’on le rencontre, cette façon qu’elle a d’inventer un trio amoureux enfin efficace, et sa littérature de l’absence, toujours.

Chaque fois, il s’agit d’une course à ce qui manque, à ce qui fait défaut, qui se défile, qui est pourtant au centre du tout : un père et le mythe de l’homme dans Corps Volatils, une sœur et les origines dans le Londres-Louxor, une photo qui n’a de cesse d’être détruite et une collection d’œuvres d’art fantasmée dans la Blonde et le bunker. L’absence comme point de fuite mais également comme personnage principal.

La Blonde et le bunker, c’est donc l’histoire d’Anna, blonde fatale qu’on imagine aisément en Marilyn un peu de travers, de Gray, son amant, et de John, son ex-mari, écrivain mythique d’un seul et unique roman les Narcissiques anonymes. Tous vivent dans une même maison aux étranges allures de bunker, John relégué au sous-sol, bunker dans le bunker, où il passe son temps à réaménager sa bibliothèque selon ses critères chaque fois plus précis, loufoques, et inhabituels. C’est l’histoire de Gray, et de l’étrange héritage que John lui laisse à sa mort, une phrase, une seule, écrite à même son testament : « … elle prétendra avoir tout détruit. Elle mentira. Je ne suis pas sûr d’en savoir plus (Collezione Castiglioni ?) » C’est l’histoire de sa quête de cette mystérieuse collection qui n’est toujours que vide, vide impétueux, spectre d’œuvres, ombre d’une femme.
(Évidemment, on pense à l’Exposition de Nathalie Léger, paru il y a quelques années chez P.O.L., qui racontait l’histoire de la Comtesse de Castiglione s’exposant à intervalles réguliers devant l’objectif de Pierson et écrivit ainsi les premières heures de la photographie).

Cette enquête le mènera à Venise, dans les recoins de ses souvenirs, à la rencontre d’une photographie que John Volstead essaie coûte que coûte de protéger et d’exposer, au pied de l’histoire d’amour qui unissait John et Anna.

Ce livre en forme de d’hommage au cinéma policier, au roman noir et l’histoire de l’art, est aussi un formidable roman d’amour. Et à l’érudition était le maître mot qui définissait les précédents romans de Jakuta Alikavazovic, s’insinue doucement la notion d’émotion que, même discrètement, l’auteur manie avec la plus sobre des élégances.

« Anna, nous avons pris cette photographie un matin de printemps quand tout restait à faire. Depuis, tu as détruit sept tirages de l’autographe frontal, soit un tous les deux ans. La première fois tu m’as fait croire qu’il s’agissait d’un accident.
Quiconque s’est déjà risqué à la photographie le sait : il n’y a pas de prise parfaite. L’autographe frontal appartient lui aussi à une série. Les négatifs m’en sont témoins : sur certains on voit ton visage. Je les ai précieusement conservés, comme une forme personnelle d’assurance-vie. Je les aime comme on aime les photographies : car j’aime le moment qu’ils documentent. Ce jour où j’ai signé ton front à l’encre noire. Cependant le maléfice de cet instant parfait est qu’il se passe de mots. Je n’arrive plus à écrire, sinon des légendes à ces images dont tu regrettes l’existence. Un roman noir, un roman-photo noir. »

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Promenade au jardin des pendus.

La rentrée littéraire d’Actes Sud a de quoi (me) ravir en cette année 2012. Il ne faudra donc pas s’étonner de la place qu’elle prendra sur cette page d’expression plus ou moins orientée. Et, contredisant les rancunes que je pouvais tenir il y a à peine un an concernant cette grande foire au n’importe quoi, j’avoue me délecter de ces nouveautés qui viennent rejoindre les étalages de ma (encore jeune) bibliothèque.

Le premier livre à m’avoir fait une place entre ses pages sentant encore l’encre noire est Acharnement, le nouveau roman de Mathieu Larnaudie. Passons sur l’idée que je trouvais de prime abord saugrenue d’un nouveau design des livres si reconnaissables d’Actes Sud, parce que finalement, on s’y habitue – si si, je vous dis, même la jaquette, on s’y fait – et essayons de raconter de quoi parle Acharnement :

Müller, ancienne plume, c’est à dire speechwriter, c’est à dire rédacteur de discours politique, se retrouve en retraite – un peu – forcée lors de la défaite du ministre duquel il écrivait les discours. Il choisit de s’éloigner du milieu politique et de se retrancher dans une demeure de campagne achetée avec l’intention de se reposer, et de s’atteler à l’écriture du discours « parfait ». Discours pour personne, lu devant un parterre de fantômes, chaque jour avec acharnement, feuilles noircies puis jetées, oubliées, des heures durant. Sa seule compagnie est celle du mutique Marceau (justement nommé ?), son jardinier, et de l’odeur du tabac que celui-ci traîne derrière lui. Müller peut ainsi se laisser aller à ses vagabondages d’écriture, de séries policières américaines et de descente de verres de Chartreuse, la traîtresse verte. Seuls les corps qui commencent à se jeter du viaduc se trouvant au bout de la propriété vont venir troubler cet apparent équilibre.

Mathieu Larnaudie, dans ce roman au double bruit, celui de la fureur du monde politique, et celui du silence d’un corps lourd qui tombe sans explication, sans dernier mot, décortique l’orchestration de la pensée publique avec intelligence et clairvoyance. Des moments de bravoure, grinçants et drôles, portraits dans lesquels on reconnait évidemment les éléments d’un paysage politique qui n’est pas encore si lointain, aux pages plus sombres de la vue de ces corps qui meurent sous le poids d’on ne sait quelle vie, c’est ici encore un roman de crise. Mais là où les Effondrés écrivait la crise financière et ses retombées sur ses organisateurs, Acharnement raconte la crise morale, celle du désespoir et des mensonges organisés, de l’abêtissement des foules et de l’impuissance face au résultat.

Quant à l’écriture, il m’est évidemment difficile d’en dire quelque chose de nouveau. Mathieu Larnaudie écrit bien, que voulez-vous, tout entier dévoué à la langue qu’il emploie. Le style est ample et érudit, comme toujours. La trame narrative se dessinant avec un peu plus d’évidence que d’ordinaire permet de rendre le roman plus accessible, peut-être. Quoiqu’il en soit, une réussite !

Court extrait lu par l’auteur :

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NRV #4 – Un monstre qui chante.

© Fred Noël – Blog Le Chant du Monstre

Je recommence, je suis confuse, encore, je suis tellement de directions chaque fois, je perds la boule, alors je recommence. Pour ceux qui avaient suivi – parce que ça non plus, ce n’est pas une évidence, il y a ceux qui suivent et ceux qui découvrent, ceux qui ne lisent que les titres et ceux qui ne lisent qu’un mot sur deux, perchés sur le pied droit en fermant un œil gauche bien trop démesuré pour la lecture – pour ceux qui avaient suivi, je disais donc, le projet de départ s’appelait NRV (parce que c’était la nouvelle revue du vingt-et-unième siècle) et il s’agissait donc d’une revue littéraire, pas plus, pas moins, mais-de-quoi-on-n’en-sait-rien. Mais comme ce n’était qu’un nom de projet, et que surtout ce n’était ni grandement original, ni grandement folichon, ni grandement passionné – parce que ce nom n’était pas le nôtre – nous l’avons renommé Le Chant du Monstre. Un jour comme ça, où nous voulions parler du chacun qui cherche son chat, de la monstruosité ordinaire, de la marge pas tout à fait marge, et des monstres gentils qui nous ont aidés à grandir.
La littérature était de ceux-là.

Nous avons donc ouvert l’œil et le bon, nous avons ausculté, trifouillé, opéré, parfois poussé au forceps pour y faire rentrer tout ce que nous voulions y faire rentrer. Nous avons rencontré, fait vivre, creusé, instauré des relations, des amitiés provisoires, des choses belles. Nous avons créé une revue. Mais ça, on vous l’a déjà raconté.

Maintenant, on en est là. Aux petites mains qui fabriquent, qui envoient des mails et s’arrachent les cheveux, qui croient que « on est laaaarges » et changent d’avis dans les dix minutes en se rendant compte de la masse de travail, mais qui rient, qui crient, un peu aussi.
Textes à sélectionner, promo à lancer, acharnement à réactiver, mots à écrire pour décrire, pour porter, pour y croire à la place du lecteur, pour lui montrer que nous avions raison – parce que tout est dans cette importance-là – graphiste à engueuler, camarades à engueuler, apéritifs à boire pour se consoler, pour être aussi des amis, pour continuer à vivre cette aventure comme elle est née au départ, « pour passer le temps, et faire autre chose que de boire des bières entre potes le soir » (si c’est un certain écrivain-blogueur qui nous le dit, nous n’avons qu’à abdiquer – je vous reparlerai peut-être un jour de cette histoire).
Voilà où nous en sommes. Et il faut encore que je prenne des vacances, vous imaginez !

Cette revue, l’NRV transformée en Chant du Monstre dont je parle depuis le début, tout en étant confuse, tout en m’emmêlant les pinceaux, tout en essayant de raconter une autre histoire, sera en librairie le 23 novembre, nous allons essayer de faire quelque chose de joli. Nous, et puis je aussi un peu, espère que vous serez au rendez-vous, parce que ce n’est pas le travail, le plus dur dans cette aventure, le travail, ce n’est pas dur, parce que ce sont des mots, ce sont des images, ce sont toutes ces choses avec lesquelles nous avons décidé de faire notre vie, ce n’est pas compliqué tout cela, quand c’est un projet qu’on a envie de voir naître, plus fort que n’importe quoi. Ce qui est difficile, c’est la même question que chaque être humain se pose un matin en se levant, parfois tous les matins, parfois plus parfois moins : « oui, mais est-ce qu’on m’aimera ?« 

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À jamais reine.

Entretien réalisé pour le blog du Chant du Monstre.

Qu’est-ce que tu lis ?

Je viens de lire Œdipe sur la route et Antigone d’Henry Bauchau parus chez Actes Sud en 1990 et 1997 puis chez Babel.

 Antigone, comme roman de l’été, quelle drôle d’idée !

Oui et non. L’année dernière, au festival d’Avignon, j’avais assisté à la représentation d’Antigone de Sophocle par le théâtre de la Mouvance à la Fabrik. J’avais été troublée par cette nouvelle interprétation d’une modernité fulgurante et je n’étais apparemment pas la seule puisque cela faisait partie des succès du Off. En voyant que la pièce était de nouveau à l’affiche cette année (Antigone n’est malheureusement plus jouée par Linda Bourmel qui lui avait donné une certaine grandeur et une belle luminosité), j’ai eu envie de me replonger dans ce mythe dont on pense tous avoir une certaine connaissance mais qui s’avère superficielle.

Ce n’est pourtant pas le nombre d’interprétations qui manque !

C’est vrai ! Mais, étrangement, Œdipe roi et Antigone, les deux tragédies qui sont régulièrement jouées et réinterprétées ne correspondent qu’au début et à la fin de l’histoire. On connaît la mort de JocasteŒdipe se crevant les yeux et fuyant Thèbes, on connaît Antigone condamnée à la mort parce qu’elle a défié la loi de Thèbes et les ordres de Créon. Mais que s’est-il passé entre ces drames ? Quelle est la route qu’Œdipe a parcourue pendant dix ans aux côtés de sa fille qui lui servait d’appui et de force, qui le raccrochait à la vie? Qu’en est-il de celle d’Antigone, de retour à Thèbes, pour empêcher que ses deux frères se fassent une guerre inutile et finissent par s’entretuer ? C’est ce que racontent ces deux romans d’Henry Bauchau.

Le principe de la tragédie est de rendre un instantané, quand le sort est déjà joué, qu’il n’y a plus rien à faire qu’à se débattre. Qu’apporte de plus l’histoire qui a mené à cette fatalité ?

En suivant Antigone sur la route de son père qu’elle mène à la délivrance, à l’acceptation puis dans son retour vers Thèbes où elle n’a plus sa place pour essayer d’enrayer la guerre entre ses deux frères qui est pourtant inéluctable, on comprend qu’elle n’est pas seulement “fille de” ou “soeur de”. Il apparaît que tout est que choix chez elle. D’autres chemins lui sont offerts en cours de route, celui d’aimer Clios, son compagnon de route, de devenir guérisseuse auprès de Diotime, celui de devenir reine des Hautes Terres ou encore d’épouser Hémon, le fils de Créon et de vivre sa vie de femme à ses côtés. Elle décline tout cela parce qu’elle choisit de ne pas renoncer à sa propre route, son combat pour ce qui est juste. Ce qui fait d’elle un personnage dramatique et non plus tragique, qui sait que son sort est voué à la mort mais qui ne fait rien pour y échapper, contrairement à son père, par exemple, qui aura passé sa vie à essayer de fuir la malédiction des Labdacides qui pèse sur sa destinée.
Ce qui est intéressant, c’est que c’est la première à faire des choix véritables dans cette lignée – ses frères font également le choix de se battre l’un contre l’autre au nom d’une liberté qu’ils ont besoin d’affirmer – et c’est avec cette génération que s’arrête l’histoire de leur famille maudite. Comme si lutter pour ce à quoi ils croient étaient finalement la seule manière d’échapper à la Destinée.

Linda Bourmel dans le rôle d’Antigone, théâtre de la Fabrik’. D.R.

En quelques sortes, Antigone est donc une héroïne moderne ?

Elle l’a toujours été en effet. Elle l’est d’autant plus dans cette adaptation de Bauchau qui date des années 90, qui tranche avec les précédentes puisqu’elle est romanesque et écrite dans un climat qui n’est pas celui de la guerre ou de l’après-guerre (Anouilh, Cocteau et Brecht ont tous dessiné une Antigone de la seconde guerre mondiale). Elle n’est plus la métaphore d’une résistance à un pouvoir écrasant mais un personnage de femme qui se dresse, belle et fière.
Elle l’affirme quand elle dit : “C’est le non de toutes les femmes que je prononce, que je hurle, que je vomis avec celui d’Ismène et le mien. Ce non vient de bien plus loin que moi, c’est la plainte, ou l’appel qui vient des ténèbres et des plus audacieuses lumières de l’histoire des femmes. Ce non frappe de face le beau visage et le mufle d’orgueil de Créon.”

Donc, tu nous dis que tu sors de 800 pages de littérature féministe et enragée ?

Pas seulement !

Linda Bourmel dans le rôle d’Antigone, théâtre de la Fabrik’. D.R.

Mais oui, en effet, on pourrait le croire car enfin un personnage féminin a le droit d’être ce qu’elle est malgré son sexe “faible”. Elle va pour cela jusqu’à renier sa féminité : il est dit à maintes reprises qu’elle n’a pas la beauté de sa soeur Ismène, ni celle de sa mère Jocaste, qu’elle est grande, anguleuse., presque chevaline. Elle n’a rien d’une princesse, elle mendie à plusieurs reprises – pour son père d’abord, puis pour les indigents et les malades de Thèbes – elle a passé dix ans de sa vie sur la route, sous le soleil écrasant de Grèce, elle en a perdu la grâce de ses vêtements royaux. Elle a subi la faim et la soif, sa peau est tannée, son corps est un entrelacs de nerfs et de muscles. De plus, elle n’est pas mère – pas même femme – lorsque sa mort survient. Elle refuse d’épouser un homme qu’elle aime et qui l’adore au point de se suicider à l’annonce de sa mort. Elle meurt donc vierge à plus de 25 ans, en faisant une croix sur la vie que tous les deux s’étaient promis, loin de Thèbes et de ses tumultes, parce qu’elle refuse que le sang coule en son nom (Créon lui accordant une haine vivace ne supporterait pas que son fils Hémon se dresse entre lui et Antigone). Cependant, malgré la mort qui semble être un maigre prix à payer pour elle, elle réussit à faire respecter ses choix, et c’est au final l’homme Créon qui finit par tout perdre – son fils et sa femme – par la faute de son orgueil.

De là à réduire l’oeuvre de Bauchau à un brûlot féministe,  ce serait prendre des raccourcis malvenus ! Bauchau est un poète avant d’être romancier. Il a cependant choisi délibérément de faire deux romans de 400 pages chacun parce que cette histoire méritait de l’ampleur. Les mots sont choisis habilement, c’est un vrai travail d’orfèvre qui lui a pris dix ans. L’écriture est exigeante mais se déploie avec une telle limpidité qu’on lit ces livres comme on regarderait un film : il n’y a pas d’accroches, il y a juste la beauté d’une langue qui s’émancipe dans tout son travail narratif avec une justesse des émotions, une vérité des mots au plus près de ce que sont ces grands personnages. Ce sont des livres d’une incroyable modernité comme le montre ces phrases : ”Œdipe se lève : “La journée a été longue, viens, laissons-la dormir.” Ils sortent de la grotte, ils se couchent à côté du feu, chacun, dans le silence de l’autre, pensant à Alcyon, pensant à Jocaste, à la musique sur la montagne, aux énigmes, aux oracles et à la vie qui dit : Commence. Et qui s’obstine.”

entretien réalisé par Pearl Harper

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